Samedi
Ce samedi, j’ai été chamboulée.
Grâce au festival Et Maintenant ? de La Gaîté Lyrique, j’ai enfin pu participer à une Marche du Temps Profond, cette balade à travers les 4,6 milliards d’années de l’Univers en 4,6km et quelques étapes bien choisies.
Cet événement seul était déjà remarquable mais ce samedi, partir d’une station Franklin Roosevelt fermée sur ordre de la police pour rejoindre La Gaîté Lyrique à pied, c’était aussi marcher à travers la tension/l’excitation (question de point de vue) d’une ville qui se préparait à crier sa colère. Avec chaque pas, on remontait 1 million d’années jusqu’à notre ère, mais surtout, on se rapprochait du coeur du réacteur.
Alors que notre facilitateur nous escortait à travers les méandres du cosmos et nous éclairait sur la création des planètes et de leurs atmosphères, expliquant par exemple comment Théia est entrée en collision avec la Terre, sa voix a parfois été couverte par le vrombissement des motos de la Brav-M. Nos yeux ont été détournés des illustrations qu’il nous montrait par les queues leu leu de camions de CRS qui fusaient vers le centre ville. Plus nous avancions, plus nous croisions le chemin de manifestant.e.s prêt.e.s à faire entendre leurs voix et brandir leurs pancartes aux jeux de mots piquants. Certains, ne sachant pas ce qui réunissait notre petit groupe de marcheurs, se sont amusés discrètement auprès de leurs ami.e.s de voir des touristes faire une visite guidée de Paris en ce jour de mobilisation générale.
Et c’est vrai que se refaire l’histoire de l’Univers en ce matin d’annonce de convergences des luttes après des semaines de blocages lycéens pouvait paraître un peu déconnecté (même pour nous). Et pourtant, j’ai adoré voir comment cette grande histoire du monde se mélangeait avec la dynamique de transformation massive qui se dessinait dans les rues que nous traversions.
On parlait de la naissance de la vie et en même temps, près d’un million de Français.e.s se préparait à clamer haut et fort son besoin de reconnaissance et de changement. On ressentait, grâce à la distance que parcouraient nos pieds, le temps long de l’Histoire tout en sentant l’espoir d’un sursaut animer les jeunes (et moins jeunes) qui, petit à petit, remplissaient les rues. On replaçait les êtres humains comme intervenants tardifs dans le cours de l’Histoire mais dont les impacts avaient déjà mis sens dessus dessous des ressources planétaires qui datent de centaines de millions d’années, alors que les manifestant.e.s se réunissaient pour réaffirmer le pouvoir du peuple face à des institutions qui les ont perdu de vue.
Ces allers-retours entre l’Histoire contée et celle en action m’ont travaillée, traversée toute la journée, ajoutant une couche en plus au magma d’émotions que je ressentais face à cette foule joyeuse et diverse, aux impressionnants équipements de guerre qui se trouvaient en face d’eux, à cette Marianne revêtue de son gilet jaune floqué de ce constat honteux… J’ai sautillé au son des fanfares en repensant au hasard des énergies des éléments qui se rencontrent et créent des mondes nouveaux. J’ai fui les vagues d’envoi de gaz lacrymogènes qui s’abattaient sur nous depuis une heure alors que me revenaient les récits d’astéroïdes percutant la Terre et l’assombrissant jusqu’à y détruire la vie.
Plusieurs jours plus tard, cette journée m’habite toujours et je n’ai pas vraiment de conclusion à donner à ce billet tellement la suite me dépasse. Les discours sur les suites et conséquences de cette journée fusent, je les lis comme dans un tourbillon où rage, joie, révolte et passion s’entremêlent. Peut-être est-ce ça sentir un mouvement massif se créer et pour cela, je sors de cette journée avec espoir .
Place de la République, 17 ooctobre 2026 - Un manifestant joue du trombone perché sur un panneau alors que Marianne est recouverte de son gilet jaune en soutien aux lycéen.ne.s.